Elisabeta Isanos - Prose

   
 Page principale
 Biographie
 Bibliographie
 Poésies
 Prose
 Critique
 Bibliotheque virtuelle
 Galerie foto
 Revue Fenetres


LA MARCHANDISE

Les réclames créent la réalité. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Cela fait croire que tout est a vendre. La baisse des prix au hypermarché me donne la sensation agréable d’avoir gagné quelque chose sans effort. Mon orgueil en est flatté: je peux moi aussi conclure une affaire profitable. Le but de mon existence n’est pas le profit?
A vrai dire, apres reflexion, la marchandise c’est moi. C’est moi-meme que j’achete. Et non pas moi le réel, ce serait trop facile. Et sans profit. Qui se donnerait la peine d’acheter son propre corps sans rien de plus, mais celui qu’il possédait déja, la calvitie, le ventre, le gros nez etc.? Qui voudrait acheter des jambes torses ou une peau irritée par un eczéma? En échange, les hommes et les femmes des réclames sont parfaits, tout comme les produits qu’ils utilisent, quels qu’ils soient: des vis, des boissons ou des cremes de beauté. La morale c’est: faites ce qu’ils font et vous serez comme eux. N’utilisez pas ce qu’ils utilisent et vous resterez laids, diformes, vieux a perpétuité. Donc, ce n’est pas moi qui achete, je suis acheté. Ou je m’achete moi-meme sous la forme des marchandises qui me convoitent, me cherchent et me dénichent de partout ou je me cache: elles ont besoin de moi pour survivre. Le chuwing-gum, le vomitif des temps modernes, grâce auquel il est possible de mâcher sans manger, est le plus agressif de tous. A quoi pourrait-il me servir? A rien. Mais le chuwing-gum ne peut vivre sans moi. Il se nourrit de moi, voila le truc.
J’ai décidé de me défendre. Sans raison apparente: ça m’est venu tout a coup. Cela est parti, bien sur, d’une réclame. Image réellement séduisante et completement fausse. Au bord de la mer, un couple superbe, un „lui” et une „elle” gambadaient presque nus sur la plage. Le premier plan insistait sur les montres-bracelets: lui, il portait un modele sobre, masculin, elle un autre, plus délicat, signe de la féminité. Les deux, la meme marque: „Éternelle”. Le paysage changeait rapidement de nuance pour suggérer le temps qui passe, mais ils restaient beaux et jeunes grâce a leurs montres-bracelets. C’était trop! Ce fut la goutte qui fit déborder le verre, déja rempli de stupidités, peut-etre plus grandes que celle-la. J’ai refusé d’acheter une montre „Éternelle”.
Au début ce ne fut pas difficile: c’était cher, un objet raffiné qui avait l’air d’un club restreint ou d’un salon d’élite. Mais ça n’a pas duré. La véritable chasse fut ouverte. La chasse a quoi? La chasse a l’homme, et le gibier c’était moi. La grande traque! Je la voyais partout. La montre „Éternelle” se montrait a ma fenetre en m’aveuglant de son éclat fosforescent, je la retrouvais imprimée sur le papier d’emballage. Le soir, elle apparaissait dans le ciel comme autrefois la lune, j’avais pleins les yeux de son image stupide: une éternité a deux sous. Une éternité que l’on pouvait acheter au coin de la rue. En fin de compte, on pouvait meme la voler. La peine n’existait plus. Il n’y avait plus de peine. Le seule crime séverement puni était le refus d’acheter. Pour mieux dire, le refus de se faire acheter. Toute tentative de s’en échapper était puni plus durement que les grands péchés d’autrefois.
Donc, je ne me hâtais pas d’avoir une montre „Éternelle”, et ce fait n’est pas resté inaperçu.
- Comment, tu n’as pas encore une montre „Éternelle”?
- C’est un peu trop cher pour moi...
Cela m’a valu la perte de cinquante pour cent de mes relations. Apres la premiere baisse de prix, j’ai changé de réponse:
- Je n’ai pas encore trouvé un modele a mon gout!
Le lendemain, toute une armée de commis voyageurs se trouvait a ma porte, pour me présenter les modeles les plus divers, les plus sophistiqués, a partir du chronometre stellaire jusqu’a celui qui résiste sous l’eau, au plus profond de l’océan, ou a celui qui indique quelle heure est-il sur les autres planetes. Quel besoin aurais-je pu avoir de connaître l’heure exacte sur Mars? Je n’étais jamais sur ni de celle terrestre. On me disait: c’est midi, mais je ne voyais qu’une sorte de soirée grise qui ne quittait plus le ciel traversé par les éclairs des réclames. Je n’avais pas besoin de montre, surtout pas d’une montre „Éternelle”.
Ma résistance a duré un certain temps, je me croyais victorieux. Mais un matin, j’ai vu devant ma porte toute une commission, une dizaine de silhouettes se mouvant toutes a la fois, comme un mille-pieds asexué ayant plusieurs paires d’yeux inexpressifs. Enfin, j’ai compris: c’était pour me remettre un prix, un objet que j’avais gagné sans le savoir, par le tirage au sort des tickets. Qu’est-ce que j’avais gagné? Facile a deviner: une montre „Éternelle”. Je le regardais terrifié: vraiment, elle était plus assidue que moi et plus puissante. Une fois la commission partie, j’ai pris le marteau et je lui ai appliqué un coup que je voulais écrasant. Mais ce fut sans effet visible. Apres le deuxieme, rien qu’une légere déformation. Apres un nombre indéfini de coups vigoureux, la carcasse se déclara vaincue et s’ouvrit comme une cité qui se rend au vainqueur.
Le succes m’enivra, mais cette sensation agréable n’a pas duré. Le lendemain, au hypermarché, ma photo géante couvrait un mur entier, juste devant l’entrée: je n’étais plus moi, mais l’heureux gagnant d’une montre „Éternelle”. Tout le monde me regardait en me reconnaissant. Les surveillants ont vite remarqué l’absence de la montre et se sont mis a me suivre du regard. J’ai quitté le magasin aussi vite que possible.
Juste devant moi, sur le trottoir, l’éclat d’un objet métallique. Je l’ai reconnu meme avant de le voir clairement: oui, c’était une montre „Éternelle” perdue! Et c’était moi qui la trouvais! Ou bien j’étais trouvé?
Je me suis enfui. C’était un de ces moments crépusculaires qui interrompent le jour, une sorte de nuits égarées. Je me suis glissé en marge de la route, derriere la muraille des panneaux publicitaires, j’ai atteint la periphérie et j’ai quitté la ville en traversant des quartiers qui semblaient infinis. Je ne savais plus ou j’étais. En pleine étendue libre, j’ai suivi une voie ferrée dont l’image me semblait familiere, peut-etre je l’avais vue pendant un voyage lorsque j’étais enfant? La voie semblait abandonnée depuis longtemps. Sur le talus tassé, couvert d’herbe, un cheval broutait tranquillement, la solitude était rassurante. Je regardais la criniere ondoyant dans la brise. Et j’ai compris que ma destination était le Delta.
Beaucoup de nuits et de journées apres (je ne les ai pas comptées), j’ai aperçu le premier éclat de la grande eau. Sur une colline basse, j’ai découvert une cabane, le toit en était fait de roseaux séchés. Des guepes bourdonnaient autour, le murmure ne cessait que la nuit lorsque le frémissement de l’eau et des roseaux verts et drus le remplaçait. Completement seul et sans défense, je n’avais pas peur.
Peut-etre, j’y serais encore, sur ma colline du Delta, mais un jour ce qui devait arriver arriva. En ouvrant un énorme brochet aux écailles luisantes comme l’or, j’ai trouvé dans le ventre, parmi les intestins, un objet dur. Je l’ai lavé: c’était une montre. J’écarquillai les yeux, stupéfait, et ce qui n’était au début qu’un soupçon est devenu réalité: c’était une montre „Éternelle”. Elle me montrai l’heure de l’Europe. Il était trois heures et quinze minutes a.m. Je la regardais hébété: comment m’avait-elle trouvé? Son destin était d’arriver a moi et le mien était de lui appartenir. Statistiquement parlant, ma résistance avait été inutile.
Je me suis rendu. La montre a mon poignet, habillé de haillons, j’avais l’air saugrenu, mais je pouvais retourner tranquillement au sein du monde civilisé: la montre „Éternelle” me rendait crédible. De nouveau parmi les réclames, au milieu de ceux qui passent leur vie en achetant, je me suis remis a acheter voluptueusement, avidement. De nouveaux modeles, encore plus modernes, de montres. C’est moi-meme que j’achete. Non pas le vrai moi, mais une chimere. L’illusion de la beauté parfaite et de la jeunesse éternelle.